« Défense et illustration de l’automobilisme »

Les Gardiens de la Route


Plusieurs chapitres disséminés dans l’ouvrage s’attachent « à faire le portrait des différentes sous-cultures » automobiles (p. 44). Au lecteur peu familier des ouvrages de Matthew Crawford, ils semblent faire office d’interludes. Il n’en est rien. Certes, parfois techniques, parfois spécifiques à la culture états-unienne, ils montrent la richesse des mondes automobiles.
Lorsqu’il s’agit de conduire une automobile ou bien une moto tout terrain dans un cadre sportif, demeure l’« art de conduire » (p. 8). Le drift, comme discipline sportive automobile où le conducteur zigzague sur la route à la limite du contrôle de son véhicule, constitue un art. Crawford évoque une course d’enduro où de nombreuses participantes côtoient des hommes sans ressentir le besoin de revendiquer qu’elles sont des femmes. Enfin, il rattache la course tout-terrain SNORE Knotty Pine 250 aux principes tocquevilliens, dans la mesure où cette communauté organise elle-même cette course.
Ces diverses pratiques « récréatives » font appel à des qualités humaines telles que l’audace, le dépassement de soi, l’hyper-concentration ou la confiance. Il est intéressant que l’auteur rattache ces caractéristiques humaines à l’automobilisme, mais ne les retrouve-t-on pas dans d’autres activités, vélo, sports collectifs et individuels, activités artistiques ? Ces activités motorisées ont-elles une réelle valeur ajoutée que n’ont pas les précédentes activités évoquées ? Sous l’expression « ingénierie populaire » sont regroupés les travaux manuels effectués sur les véhicules à moteur.
Cette pratique mobilise « une forme d’appropriation cognitive [des] automobiles » (p. 25) qui modifie la pratique de la conduite et le véhicule. Il évoque, dans des pages très techniques, sa restauration d’une Volkswagen Coccinelle de 1975, son admiration des voitures anciennes qui permettent de ne pas être noyé dans le présentisme et de plonger dans le travail manuel minutieux valorisé par des résultats concrets.
Et la pollution ?
Crawford remet aussi en question les législations engagées dans divers pays pour interdire aux véhicules anciens de circuler. Selon des études états-uniennes, ceux-ci ne seraient pas aussi polluants qu’on aurait voulu le faire croire. Le chemin pris a été le plus court : imposer aux vieux tacots de ne plus circuler, plutôt que de demander à l’ensemble de l’industrie pétrolière d’être moins polluante. Ces multiples incursions dans la technique automobile constituent une porte ouverte sur la motorisation comme objet de patrimoine à entretenir et préserver.
L’ouvrage de Crawford constitue un apport pertinent pour appréhender ce que la pratique de la conduite motorisée (et pas seulement automobile) nous apporte d’un point de vue philosophique et psychologique. Il interroge les enjeux entourant le véhicule autonome en lien avec l’« âge du capitalisme de surveillance ». On peut regretter que l’auteur n’ait pas eu connaissance des différents travaux français évoqués en référence ici, qui auraient amené une réflexion plus poussée.
Il est certain que l’auteur met de côté les pollutions engendrées par la motorisation ; ce qu’on peut lui reprocher. Des études montrent que le véhicule autonome n’est pas exempt d’un bilan carbone faramineux : à la pollution des véhicules s’ajoutent celle produite par les datas et leur conservation dans les centres de stockage.
Pour les spécialistes de la mobilité, l’ouvrage rappelle qu’il y a bien plus qu’un simple déplacement géographique lorsque l’on prend son véhicule. Il serait bienvenu aux sociologues, ethnologues et les neuroscientifiques d’enquêter de manière empirique sur les caractéristiques mobilisées lors de la conduite, afin d’évaluer leur prise de conscience par les conducteurs.

 

lcvr

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