L'inquiétante augmentation de la conduite sans permis chez les jeunes

lesgardiensdelaroute13 Par Le 25/03/2022 0

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les gardiens de la route

L’Automobile Magazine 13/03/2022 Hugo Lallier

Un examen trop cher, un passage trop difficile, un manque de places disponibles dans les auto-écoles… La difficulté d’accès au permis de conduire accouche d’un phénomène inquiétant : l’explosion du nombre de jeunes conducteurs sans permis. Le chiffre est alarmant. Près de 770 000 conducteurs roulent sans permis en France. C’est la réalité que nous a communiquée l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (ONISR), chargé des statistiques routières en France. "Cela donne le tournis", commente Maître Jean-Baptiste Le Dall, avocat spécialisé dans l’accompagnement des automobilistes. Un constat partagé par Maître Laureen Spira, avocate qui défend de nombreux automobilistes sans permis : "C’est un problème autant d’éducation que de sécurité". L’estimation avancée par l’Observatoire interministériel est basée sur les 118 278 infractions pour conduite sans permis recensées. L’ampleur du phénomène pourrait être largement minorée… Dans les bureaux de la sécurité routière, on parle même de "chiffre noir" : "Il n'est pas possible d'évaluer le nombre exact de conducteurs concernés dans la mesure où ils s'abstiennent d'accomplir les démarches nécessaires pour l'inscription aux épreuves théoriques et pratiques du permis de conduire", s’épanche la délégation rattachée au ministère de l’Intérieur. Surreprésentation des jeunes Ce qui inquiète davantage les observateurs et les associations, c’est bien la surreprésentation des 18-24 ans parmi les conducteurs sans permis. Selon les chiffres que nous a partagés l’ONISR, la part de conducteurs sans permis parmi les automobilistes impliqués dans les accidents mortels est de 12% chez les jeunes. Elle tombe à 5 % pour les 35-44 ans. Entre 0 et 3% pour les plus de 44 ans. "C’est effrayant surtout quand on voit des gamins se tuer chaque semaine sur les routes", alerte un gendarme à la retraite rompu aux contrôles routiers. Beaucoup de ces jeunes prennent la route, insouciants des risques qu’ils prennent, épuisés par la difficulté de passer le permis de conduire. Paul en fait partie. "Je n’en suis pas fier mais je conduis sans permis depuis presque deux ans. J’ai bataillé pour faire mes heures malgré ma formation en apprentissage souvent en horaires décalés. J’ai attendu des semaines ensuite une date de passage et là tombe le Covid-19 et le report de tous les examens. Les TER n’étaient pas disponibles tout le temps. Je l’avoue : j’ai fini par prendre la voiture de mon père pour aller au boulot." Comme beaucoup de jeunes sans permis, Paul voit la conduite hors des clous comme une réaction à un système qui dysfonctionne. En l’espace de sept ans, le nombre d’infractions lié à ce délit a augmenté de 30 %. "Il y a tout type de gens qui conduisent sans permis. Mais chez les jeunes, indéniablement cette problématique du passage de l’examen est prépondérante", tranche Maître Le Dall. Avocats, gendarmes ou conducteurs illicites… Tous pointent la difficile accessibilité au petit papier rose. Elle revient immanquablement au moment d’évoquer les causes à l’origine de la progression de la conduite sans permis. Et le premier frein est le délai entre le début des leçons et l’obtention du précieux papier rose. Temps d’attente insurmontable En moyenne, il faut trois mois pour passer son permis de conduire. Ce délai a été considérablement allongé avec la pandémie du Covid-19. Les délais dépassent les six mois dans les préfectures en manque d’examinateurs. Et ce temps peut être rallongé si, comme Paul, l’agenda de l’élève ne correspond pas aux heures dispensées par les écoles de conduite. Elles se superposent d’ailleurs souvent avec les heures de cours au lycée ou celles des formations professionnelles. Il n’est pas simple de caler des heures. Beaucoup d’élèves concentrent leurs heures d’apprentissage le week-end, ce qui ne permet pas franchement d’accélérer les choses… Le délai s’allonge. Ensuite, vient le problème chronique du passage après un premier échec. Surtout quand on sait que seulement 55 % des candidats réussissent l'examen du premier coup… Alexandre a manqué son permis sur faute éliminatoire et a fini par abandonner l’idée d’un second passage : "Je devais passer mon permis en mars 2020, j’ai attendu jusqu’en octobre 2020 pour obtenir une date. Après l’avoir raté, je devais attendre presque un an : j’ai fini par arrêter de payer des leçons et je conduisais pour mes trajets de proximité. C’étaient mes leçons de conduite !", raconte-t-il d’un ton goguenard. Au-delà du cas du jeune homme, son histoire rappelle que les établissements de conduite privilégient souvent les primo-accédants plutôt que les élèves en rattrapage. Ils s’engagent sur un nombre d’heures plus important et assurent l’attractivité de la maison. Soigner son taux de réussite, c’est avoir le plus de permis du premier coup. Ceux qui l’ont raté peuvent alors attendre comme Louis : "Quand tu l’as manqué pour une faute bête comme moi et que tu dois patienter des semaines pour reprendre des leçons, tu te dis que tu vas perdre ce que tu as acquis. C’est un cercle vicieux… Et je ne parle pas du prix que ça représente…" Permis trop cher Le prix d'une heure de conduite dans les structures traditionnelles françaises oscille aujourd’hui entre 43 euros et 50 euros. Des tarifs qui pourraient encore grimper avec la hausse généralisée du prix des carburants. En repassant le permis, les élèves doivent s’engager sur des heures au coup par coup moins rentables que le traditionnel forfait de base. L’argent devient un autre frein évident à la conduite… Face aux additions qui s’envolent, le financement du permis de conduire pour les familles modestes devient un problème insoluble. Après la dépense entre 1 500 et 2 000 euros, en moyenne, pour le premier passage d’un permis, c’est un casse-tête comme le détaille Charles alors que les enfants de familles modestes sont ceux qui ont le plus besoin du permis pour se déplacer, étudier et travailler. "Je ne dis pas que ce que je fais est bien, mais avant même mes 18 ans, j’ai eu besoin d’argent pour financer mon arrivée à la fac. Mon petit boulot était à une demi-heure de chez moi sans transport en commun. J’ai conduit clandestinement quelques semaines le temps d’atteindre la majorité. Surtout que si je le ratais, j’avais un peu d’argent et je ne faisais pas peser le coût sur les finances de mes parents", explique le jeune homme. Une justification que la sécurité routière ne veut pas entendre : "Le coût du permis de conduire ne peut être valablement comparé avec celui des conséquences d’un accident de la route qui peut être dramatique… Le responsable de l'accident devra payer toute sa vie", rétorque l’ONISR. Avant d’arriver jusqu’aux réparations de l’accident, la peine encourue aurait de quoi refroidir les plus téméraires : un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. "Cependant, pour les premières condamnations, les juges mettent rarement une autre sanction qu’une mention au casier judiciaire et 500 euros d’amende. Les jeunes le savent. La mention au casier est très lourde à porter professionnellement, mais ces jeunes ne s’en rendent pas compte. Ils ne voient que la faible amende et se disent que le pari est à prendre", analyse Maître Spira. Quelles solutions ? Pour Maitre Le Dall, il est donc temps de s’inspirer de dispositifs existants pour agir : "Aujourd’hui, l’éthylotest antidémarrage (EAD) qui empêche de prendre la route aux personnes qui ont bu fonctionne très bien. On pourrait mettre sur pied des démarrages conditionnés à la présentation du permis par exemple". Une initiative saluée par les associations de représentation des automobilistes. L’ONISR s’applique plutôt à mettre en avant ses actions de prévention notamment sur les conséquences de la conduite sans permis en cas d'accident corporel. Il faut aussi souligner que, ces dernières années, plusieurs réformes ont eu lieu afin de moderniser les modalités d’accès au permis de conduire, notamment le contenu et la forme du code de la route. Ce dernier est désormais libéralisé avec la gestion courante qui a été confiée à la Poste. La partie théorique a été réévaluée. Mais le principal moyen de lutter contre la conduite sans permis chez les jeunes reste de baisser le coût de l’examen. "Le rendre moins cher, c’est évident, mais ce n’est pas simple. Des leçons de conduite : c’est un salaire de moniteur, une voiture à entretenir, de l’essence. Ce sont des coûts incompressibles pour les auto-écoles", constate Maitre Le Dall. Comme toujours, prendre la route, qu’on s’y aventure clandestinement ou non, est souvent une affaire qui touche au portefeuille.

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